jeudi 9 décembre 2010

Safran, J. R. & al. (1996). L'apprentissage statistique des bébés de huit mois

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Les personnes lancées dans un processus d'apprentissage utilisent à la fois des mécanismes d'apprentissage tirées de leur expérience personnelle, et d'autres qui ne le sont pas. Beaucoup d'auteurs préfèrent penser l'apprentissage comme indépendant de l'expérience. Cette étude a étudié l'établissement de syllabes chez le bébé, en ne se basant que sur la perception de régularités statistiques, sans règles apprises, juste avec de l'expérience.

Très tôt dans le développement, des formes très complexes de langage se forment, mais ce qui apparait comme information au bébé est incomplet et n'est pas adapté aux capacités pourtant grande de l'enfant. On considère souvent ce qui ne tient pas compte de l'expérience dans l'apprentissage, et des études ont notamment émis l'hypothèse que ce qui permettait les capacités de compréhension de la langue complexe chez l'enfant ne dépendait pas de son expérience, mais on ne peut pas nier que l'expérience peut jouer un rôle.
Les auteurs ont voulu montrer que les enfants étaient de meilleurs élèves qu'on ne le pense, montrant qu'ils étaient capable de tirer de leur expérience un peu plus que ce dont on leur pense capable. Les enfants sont notamment capable de segmenter les mots et de les reconnaitre quand ils sont présentés isolément.

Matériel
Ils ont utilisé une tâche de segmentation de mots, construits à partir de syllabes. Ces mots n'appartiennent à aucune langue, mais ils sont présentés à chaque fois en un bloc. On présente les mots les uns à la suite des autres, dans un ordre randomisé, dans une première phase d'apprentissage. Ca donne par exemple "gobulikidolagodolikidolagobuli...", avec là dedans les mots gobuli, kidola et doliki qui reviendront toujours avec les trois syllabes qui se suivent, mais les syllabes après seront moins présentes. La probabilité que bu suive go est donc forte, la probabilité que ki suive li l'est moins. Avec des vrais mots, ça donne pour l'exemple "belle fille" que le phonème /l/ vient plus après /b/ que /fi/ après /l/, en terme de probabilités purement statistique. 
Ils ont bien sûr controlé l'ensemble des autres facteurs, comme l'intonation, la vitesse de présentation, l'absence de temps entre la présentation de deux mots, etc.
Ils ont présenté donc en phase pré-test la liste des mots lu par une voix informatisée de femme qui lisait à une vitesse fixe de 270 syllabes par minutes, soit 180 mots, vu que les mots étaient de 3 syllabes. Les enfants faisaient durer le pré-test tant que leur tête était orienté du côté du son.

Ensuite, ils enregistraient le temps de fixation de l'orientation de la tête du bébé (une méthode couramment utilisée) entre les mots et les non mots.

Résultats
  • Les bébés passaient moins de temps sur les mots (tels que déterminés par la suite de syllabes) que sur les non mots.
Ils ont également effectué une autre tâche, similaire, en ajoutant la fréquence des mots qu'ils avaient construit, pour voir si les bébés étaient capables de différencier les mots pourtant moins fréquents statistiquement parlant. Les nouveaux mots créés l'étaient à partir de la fin et du début de deux mots. Il y avait à nouveau une différence de fixation entre les mots et les mots recréés à partir du début et de la fin, mais qui apparaissaient tout le temps dans l'ordre, de sorte à ce qu'ils deviennent indissociables et forment un mot, même s'ils étaient moins souvent rencontrés.

Discussion
La performance des bébés à cette tâche est impressionnante, compte tenu du fait qu'ils ont apprit les régularités statistiques qui font les mots en seulement deux minutes de présentation. En même temps, dans la réalité, les informations langagières ne sont jamais présentées de la sorte (tout à la suite, sans intonation ni temps de pause entre les mots).
Ces résultats impliquent que le bébé possède des capacités à se baser sur son expérience pour apprendre, mais mieux que ça, qu'il n'apprend alors pas uniquement à différencier ce qui est mot selon la régularité statistique de ses syllabes, mais des phénomènes aussi plus complexes.
On ne sait pas contre pas si cette capacité est spécifique au langage ou pas.
Ca remet en cause la grammaire innée de Chomsky, mais ça reste une théorie innéiste, comme quoi le bébé possède de manière innée des mécanismes pour apprendre à partir de son expérience.


Source: Safran, J. R., Aslin, R. N., Newport, E. L. (1996). Statistical learning by 8-month-old infants, in Science, 274, 1926-1928

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